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L'Albanie en caravane
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1 août 2014

La mule et le portable

Nous voici à peu près à la moitié du voyage. Nous sommes prêts, après avoir parcouru la partie, disons la plus touristique, à nous immerger dans une Albanie plus rurale, plus profonde, peut-être moins marquée par l’occident. L’état de la route que nous allons emprunter n’a pas très bonne réputation. Je suis assez confiant, mais la petite frayeur des pneus me rappelle que les routes du pays ne sont pas une sinécure. Les 230 km qui vont nous mener à Pogradec, sur le lac d’Orhid, à la frontière avec la Macédoine, nous allons les découper en deux parties (1).  A mi-chemin, je sais qu’il existe un camping.
Avant de démarrer, je m’occupe de changer quelques euros dans un Kembumi, un petit bureau de change. Ces histoires de plafond de retrait d’espèces me pèsent. Quand on a un imprévu, comme il vient de se passer, on a vite fait de se retrouver à compter chaque euro. Si en plus on compte les commissions que la banque ne manque pas de prélever à chaque retrait, l’intérêt de ne voyager qu’avec un CB devient limité. Le change de liquide, sans commission s’il vous plaît, finit de me convaincre que lors d’un prochain voyage je vais apporter avec moi la valise de billets.
Nous quittons donc Gjirokastër et les centres d’intérêts, disséminés dans toute la vallée du Drinos. Monastère isolé, ruine antique de Antigonea, tekke Bektashi, forteresse de Tepelenë et balades en montagne… encore un coin où l’on pourrait passer une semaine sans s’ennuyer une seconde. Nous suivons donc le Drinos jusqu’aux portes de la ville de Ali Pacha, Tepelenë, à la confluence du Drinos et de la Vjosa. La route fait le tour de la montagne Lunxhërisë, une haute chaîne calcaire infranchissable. Arrêté à un contrôle de police, le conducteur de la voiture qui nous précède se voit prier d’ouvrir son coffre, dans lequel j’aperçois la tête d’une chèvre, vivante, ligotée dans un sac en plastique. Tout est normal. Nous, on nous fait circuler. Assis à la terrasse d’un café/restaurant qui présente ses truites dans de grands aquariums, les clients observent impassibles le travail des agents. Le local est situé sous un petit torrent qui dévale le talus et vient arroser en cascatelles le toit du restaurant. Climatisation naturelle. Zéro émission de carbone. 

Vers Teppelenë
Climatisation naturelle

 

Le long de la Vjosa, la route devient plus chaotique, le revêtement moins régulier, nous roulons juste un peu plus vite que les très nombreux attelages à quatre pattes que nous croisons. Dans les champs, chèvres, vaches, moutons paissent, les cultures profitent de l’étroite plaine pour former un patchwork.  La Vjosa s’insinue entre les montagnes et malgré les 200m d’altitude, le paysage ressemble étrangement aux Hautes-Alpes avec ses forêts de conifères. Seul regret de la journée, les montagnes sont prises par des lourds nuages blancs qui recouvrent les sommets calcaires. La rivière creuse de petites gorges dans les strates rocheuses du terrain en serpentant entre les sommets. Beau terrain de jeu pour du rafting ou plus calmement, une partie de pêche à la truite. Nous passons Këlcyrë et Përmet, petites villes typiques de l’Albanie, avec leurs immeubles de briques décrépis, les bâtisses carrées et sans charme, des bâtiments publics, école, mairie, hôpital en bien tristes états, image d’Epinal de l’architecture communiste. De quoi se demander où sont passés les pierres historiques de ces bleds pourtant grands centres commerciaux aux temps des ottomans.

 

Route de Permët Route de Permët

Route de Permët Route de Permët

Route de Permët
Sur la route de Permët

 

La Vjosa près de Permët
La rivière Vjosa

 


Nullement Indiquées dans les guides, découvertes grâce à la magie de Google Earth, les Gorges de Lengarice font parties de mes coups de cœur. Juste après Përmet, une petite rivière dont le lit rocheux s’étale sur des centaines de mètres, dévale des montagnes et rejoint la rive droite de la Vjosa. Un peu plus haut la route goudronnée s’arrête sur un pont, le chemin, en travaux et bientôt asphalté, poursuit dans la montagne. C’est ici que débutent les gorges. Un pont ottoman avec son unique arche de belle facture domine des petites piscines aménagées où des gens se baignent. Ce sont des eaux thermales sulfureuses. L’eau est à 25/30° et une fois le nez habitué aux odeurs, il est plus qu’agréable de s’y glisser. Elles ont des vertus pour l’estomac, la peau et les rhumatismes. Mais ce n’est pas le seul atout du site. En remontant le lit de la rivière, soudain, la gorge se resserre en un véritable canyon dont l’étroitesse est inversement proportionnelle aux falaises calcaires qu’il a creusé. Il y a encore deux ou trois vasques d’eaux thermales. C’est magnifique. Un albanais de Milan très surpris de nous voir dans ce coin qu’il ne connaissait pas lui-même quelques années plus tôt, m’explique que l’on peut remonter le canyon sur quelques kilomètres. Malheureusement il ne fait pas très beau, il y a même quelques gouttes de pluie. Interdiction de prendre le risque de voir une soudaine montée des eaux déclenchée par un orage estival. Mais que ce coin est beau. Je suis excité comme un gosse qu’on lâche dans un parc d’attraction.

 

Lengarice

Lengarice Lengarice

Lengarice
Le pont ottoman et les bains thermaux

 

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Lengarice
Toilettes écologiques

Lengarice

Lengarice

Lengarice
Les vasques d'eaux sulfureuses (25/30°)

 

Lengarice

 

Lengarice Lengarice
Le canyon

 

 


Pas très loin des bains, nous déjeunons dans un chalet de type alpin. Du mouton accompagné de Perime (des légumes grillés : poivrons, courgettes, aubergines, le fabuleux trio estival) qui nous laisseront un excellent souvenir. A l’intérieur, les enfants découvrent une peau d’ours accrochée au mur. Quelques spécimens vivent en liberté dans ces montagnes profondes.

 

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Salade et Perime, le bio dans l'assiette

 

A quelques kilomètres de la frontière grecque, la route abandonne le cours de la Vjosa s’incurve vers le nord et devient très sinueuse. Le bitume est en mauvais état, les nids de poule se succèdent et l’étroitesse de la chaussée nous oblige à redoubler de prudence, même si la circulation est vraiment faible. Nous pénétrons dans la montagne en nous élevant rapidement. Au loin, on aperçoit des petits hameaux, des mas isolés. Les cultures en terrasse sont encore bien vivantes. Parcelles de céréales alternent avec des vergers, parfois de la vigne. 

Sur la route de Leskovic
Sur la route de Leskovic

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Rencontre sur la route

 

Sur la route de Leskovic
La route étroite et sinueuse


Leskovic est une petite ville de montagne, posée au sommet d’un col, autour de 1 000 m d’altitude. Des immeubles communistes aux pieds de montagnes calcaires et d’un paysage naturel qui n’a pas dû changer depuis des siècles. Il y a quelque chose d’incongru, de spécifiquement albanais. Le ciel lourd vient rehausser le paysage sauvage. Aux pieds d’immeubles lépreux couverts de paraboles, postés à côté de deux vieux fourgons qui reposent sur leurs essieux, un groupe de quatre ou cinq jeunes - qu’on qualifierait ici « des cités » - nous regardent amusés chercher notre chemin. L’un d’eux s’approche et nous indique la route à suivre. Un peu plus tôt, juste avant l’entrée de la ville protégée par une série de gros bunkers qui servent aujourd’hui de granges à foin, un petit troupeau de chevaux en liberté fait la joie de Louna.

 

 

Leskovic
Les chevaux de Leskovic

Leskovic

Leskovic
Leskovic, posée sur un col à 1 000m

 

Arrêtés sur le bord de la route pour photographier Leskovic, je vois s’avancer une vieille femme, fichu sur la tête, en amazone sur sa mule noire, tirée par une autre mule qui porte des bidons de lait traditionnels. Image d’un autre temps, soudain contrecarrée quand j’aperçois la dame un téléphone portable à l’oreille. Double visage de cette Albanie, jamais avare de surprises et dont la complexité se dessine de jour en jour. Je suis tout de même surpris par l’adaptation de ce pays au monde moderne. Bien entendu, les infrastructures laissent encore à désirer et il ne faut pas nier le retard de développement. Pourtant, il y a comme « un miracle albanais ». Il faut avoir conscience que toutes les personnes de plus de 30 ans que nous croisons ont toutes connu l’isolement imposé par la dictature, n’ayant comme seul lien avec l’extérieur, la télévision italienne et sa vitrine d’un capitalisme souvent vulgaire. Toutes ces veilles personnes qui s’attablent pour jouer aux dominos, elles ont toutes supporté ce décor répressif et misérable. Elles ont subi une propagande intense dépeignant le pays des Aigles comme un « paradis socialiste » et l’étranger comme un enfer inégalitaire. Puis, une fois la chute du communisme entérinée, voici les crises financières et les émeutes de 1997 qui laisseront le pays exsangue. La liberté au prix du vol libéral. Malgré cette histoire déprimante, voici donc l’Albanie capable de proposer une telle  image. Ce n’est pas tant que le portable soit un miracle, mais enfin, c’est au moins un signe que la population s’accroche aux wagons de la modernité, même dans des endroits aussi reculés.

 

Leskovic
La caravane, la mule et le portable

 

Nous parvenons au bout de notre trajet du jour, dans un paysage de moyenne montagne. Les sommets sont plus arrondis, moins dolomitiques que du côté de Përmet. Les conifères sont toujours dominants. La ligne de crête des Monts Gramos sert de frontière avec la Grèce qui se trouve à un vol d’aigle. Nous traversons des troupeaux de chèvres qui trouvent sur ces plateaux perchés un garde-manger idéal. Nous échangeons à travers les fenêtres ouvertes avec des touristes en camping-car, le temps de laisser passer le mieux placé des attelages. Certains semblent littéralement épuisés par le trajet qu’ils ont effectué d’une traite depuis Korcë. Nous sommes bien heureux d’avoir décidé de couper la poire en deux.

 

Après Leskovic Après Leskovic

Après Leskovic
Paysages de montagne sur la route

 

D’autant plus que le camping du Farma Sotira (2) mérite amplement l’arrêt. C’est un peu plus qu’un camping d’ailleurs. C’est d’abord une ferme où le couple gérant élève chèvres, vaches, moutons. C’est aussi une pisciculture où des belles truites barbotent dans des bacs. C’est enfin une auberge où il fait bon déguster la production de la ferme. Cerise sur le gâteau, ils ont aussi quelques chevaux. On permet à Louna de faire une petite balade sur la jument, elle est radieuse.

 

Farma Sotira Farma Sotira

Farma Sotira Farma Sotira
Farma Sotira, un coin idyllique

 

 

Voilà sans doute l’un des exemples à suivre pour développer le tourisme en Albanie. Si la côte est un atout majeur pour l’économie touristique, elle reste toutefois limitée dans ses proportions, il y a un peu plus de 400 km entre le Monténégro et la Grèce. Par contre, et notre périple est en train de nous le confirmer, les reliefs de l’intérieur sont un véritable trésor pour le tourisme vert. Encore largement inexploitée, la campagne albanaise a un potentiel énorme dans ce domaine. Tout reste à faire. Les routes encore peu goudronnées laissent entrevoir des perspectives d’explorations infinies. Vallées, rivières, églises et monastères, villages dont la vie se déroule comme « autrefois », pistes pour VTT ou 4x4, chemins de randonnées, balades équestres, produits bio, l’Albanie peut miser sur sa nature.
Le Farma Sotira possède également des chambres disponibles pour passer un petit séjour dans ce coin de nature. La ferme, les annexes, la terrasse du restaurant, les bacs à truites qu’enjambe un petit pont, tout est en pierres apparentes et toits de lauze. Une fois de plus, c’est de bon goût et classieux. Comme il n’y a qu’un groupe de jeunes sportifs tchèques qui arrivent sur le tard et le fourgon d’un couple d’italiens, nous avons l’embarras du choix pour poser la « cara ». Nous mangeons une de leur excellente truite au restaurant.

 

Farma Sotira
La truite de la Farma Sotira

 

Le ciel s’est dégagé et les étoiles ont fait leur apparition. La fraîcheur de la nuit nous rappelle que nous sommes en altitude et nous dormirons pour la première fois de l’été dans nos duvets cette nuit.

 

Farma Sotira
Tranquilles

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1 :

Gjiro-farma

 

2: Le camping de Farma Sotira

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